Témoignage d’une personne enfermée au CRA de Toulouse :
« Je suis arrivé au centre, à la fouille, ils ont commencé à jeter mes habits, je leur ai dit « tranquille pourquoi vous jeter mes affaires comme ça ? »
« Le chef est venu vers moi il m’a étranglé, il m’a dit « tu parles pas comme ça avec nous. »
“Je leur ai dit « mais j’ai rien dit de mal ». Et là, ils ont commencé à me frapper, des coups de coude. J’ai des bleus de partout. »
« Ils m’ont plié, ils m’ont scotché tout le corps, ils m’ont mis le casque sur la tête et ils m’ont mis au mitard.”
“Quand ils étaient sur moi en train de me scotcher le flic a dit « crie que tu es une merde »
« J’ai crié haut et fort deux fois « je suis une merde » pour qu’il me laisse, parce que je savais que j’allais porter plainte. Je m’en fous qu’ils me ramènent au bled. “
“Je veux les faire chier, je vais pas me laisser faire, je vais appeler les journalistes ils vont se calmer. »
« J’ai fait le centre dix fois depuis 2022. Deux fois ici à Toulouse, c’est pire qu’avant »
Depuis la promulgation de la loi portant la durée d’enfermement à 7 mois – pour les personnes condamnées à une peine passible de 5 ans de prison – la première application de cette loi a eu lieu jeudi 27 août au CRA de Toulouse.
Elle concerne une personne condamnée à 18 mois de prison, qui, à sa sortie, a été enfermée au CRA pour effectuer la double peine.
Elle avait déjà passé 90 jours en rétention, durée maximale pour tous les étranger·es ayant une mesure d’expulsion.
Pendant ces 90 jours, la préfecture n’a pas obtenu de laissez-passer du pays d’origine de la personne, pour pouvoir la déporter. La personne n’est donc pas expulsable.
Malgré ça, la préfecture décide d’appliquer la nouvelle loi et demande le prolongement de son enfermement.
Comme pour les 90 jours, tous les 30 jours, et ce, jusqu’à 7 mois, les personnes comparaitront devant le juge des libertés et de la détention (JLD), qui décidera de leur prolongation ou de leur libération.
Pour toute prolongation au-delà de 90 jours, les préfectures de province doivent, bizarrement et on ne sait pourquoi, saisir le JLD de Paris, et non celui de Toulouse.
Ainsi, ces audiences se tiennent en visioconférence, entre le CRA de Toulouse et le tribunal judiciaire de Paris avec toute la violence que représente une audience dans ces conditions dégradées.
A présent, en plus des violences habituelles, les prisonniers ayant eu une condamnation pénale ne savent pas si elles seront enfermées 7 mois, même si elles ne sont pas expulsables.
Comme toujours, l’État se sert de la rétention administrative comme d’un moyen de surveillance et de torture et les jugent suivent.
Les personnes du secteur D en grève de la faim ont témoigné :
« Un collègue a trouvé quelqu’un qui s’est pendu avec la couverture dans sa cellule. Il était encore accroché, c’est le collègue qui l’a levé et posé par terre. Ils l’ont emmené à l’hôpital, il n’est pas revenu. Il avait déjà un dossier psychiatrique et ils l’ont laissé ici. »
“On a vu la Cimade, tout le secteur, on a fait une lettre pour la directrice du centre sur la nourriture et les conditions. Les chiens vivent mieux que nous ici. Et aussi contre la loi des 7 mois, on manifeste, on fait la grève depuis 4 jours. On a tous signé la lettre. “
“La police nous a dit « si vous mangez pas, vous prenez pas les bouteilles d’eau, vous buvez pas et vous prenez pas les médicaments ». Les policiers nous ont dit, « la loi des 7 mois c’est pour tout le monde. »
Entre 40 000 et 50 000 personnes étrangères sont enfermées chaque année par l’Etat français dans les 27 CRA du territoire, en vue d’une expulsion. Ces prisons servent à mater et punir autant qu’à déporter.
Lorsque l’enfermement administratif est officialisé et consacré par la loi en 1981⁽¹⁾, la durée de séquestration est fixée à 7 jours. Depuis, elle n’a cessé d’être allongée, faisant de l’enfermement administratif l’un des principaux dispositifs de gestion et de contrôle des populations étrangères, hérité du colonialisme. ⁽²⁾
1993 : 10 jours 1998 : 12 jours 2003 : 32 jours 2011 : 45 jours 2018 à aujourd’hui : 90 jours
La loi du 16 juin 2011 relative à l’immigration, à l’intégration et à la nationalité a permis de porter la durée maximale de la rétention administrative à 210 jours pour les étrangers condamnés à une peine d’interdiction du territoire et condamnés pour des faits de terrorisme.
Le 16 juin 2026, la loi Rodwell est votée. Elle comprend notamment le prolongement de la rétention à 210 jourspour les personnes étrangères jugées « dangereuses » : définitivement condamnées à toute une série d’infractions passible d’une peine de prison de 5 ans d’emprisonnement et « qui représente une menace réelle, actuelle et d’une particulière gravité pour l’ordre public » . Au nom de la lutte contre le terrorisme, elle prévoit également « une série de mesures dont l’objectif est de permettre une meilleure prise en charge des individus présentant des troubles psychiatriques et susceptibles de commettre un acte de terrorisme ». La menace terroriste sert ainsi à justifier des mesures de surveillance visant des personnes considérées comme potentiellement dangereuses en raison de leur profil ou de leur état psychiatrique.
Comme toujours, toutes les lois racistes sont avalisées par les plus hautes juridictions de l’État : le 23 juillet 20026 le conseil constitutionnel approuve cette nouvelle loi qui renforce la double peine, un des principaux objectifs de la loi Asile et immigration de 2024. ⁽³⁾
Il existe déjà « la menace à l’ordre public simple » et la « menace à l’ordre public grave » qui renforcent le pouvoir arbitraire des préfectures car il n’existe aucune définition juridique de ces notions. C’est laissé à l’appréciation de l’administration qui l’utilise très largement, notamment pour des délits mineurs ou sur la base d’un signalement, sans condamnation pénale. « Des préfectures ont considéré que la menace était caractérisée « pour des motifs manifestement dérisoires : regarder ‘suspicieusement’ autour de soi, cracher sur le trottoir, ralentir la circulation des voitures… », listent les associations intervenant en CRA ». ⁽⁴⁾
Ces notions permettent toute une série de mesures répressives comme la délivrance d’une OQTF, le retrait des titres de séjours, la suppression de toutes les protections contre l’expulsion comme le fait d’être parent d’enfant français, marié•e à un•e français•e, etc.
Tout cela participe à la fabrique des « sans-papiers ». On comprend bien comment l’État illégalise des personnes sur son propre territoire ce qui participe à gonfler la politique du chiffre, légitimer les contrôles au faciès lors d’opérations spectaculaires et, plus généralement, justifier le durcissement des politiques anti-immigration, appuyées par une rhétorique raciste de menace extérieure.
Une conséquence de plus en plus répandue est la prolongation jusqu’à 90 jours en CRA, sous prétexte de cette menace à l’ordre public. De plus, quand l’expulsion n’a pas pu avoir lieu au bout des 90 jours d’enfermement, les personnes qui ne sont donc pas expulsables reçoivent souvent à leur sortie une assignation à résidence (AAR), de 45 jours renouvelables 3 fois, ou de 1 an renouvelable 2 fois.
L’AAR est une autre forme de privation de liberté qui peut obliger les personnes à ne pas sortir du département où elles sont assignées et à signer jusqu’à plusieurs fois par jour au commissariat dans le but de les arrêter à nouveau pour les déporter. La police peut pénétrer dans les domiciles avec autorisation du juge pour rechercher des documents confirmant la nationalité, etc.
La préfecture se passe complètement de garanties de représentation dans le cas des AAR à l’issue des 3 mois au CRA. Les personnes peuvent ne pas habiter par exemple à Toulouse et y être tout de même assignées à résidence. Le non respect d’une AAR est passible d’une peine de prison de 3 ans et et d’une amende de 15 000€.
Ainsi, l’État a à sa disposition tout un tas de mesures qui permettent d’enfermer entre CRA, prison et assignation à résidence les personnes étrangères, de les torturer continuellement pour les pousser à quitter la France et l’Europe quand il ne s’en charge pas lui-même.
Nous publions les témoignages de personnes enfermées au centre de rétention de Toulouse rencontrées au parloir en mai et juin 2026.
Concernant les déportations vers l’Algérie : cinq Algériens ont été déportés depuis la Haute-Garonne le mois dernier. Après plusieurs années de refus, le consulat algérien recommence, dans certains cas, à délivrer des laissez-passer. À Toulouse, le consul se rend au CRA régulièrement pour rencontrer ses ressortissants afin d’émettre ou non un laissez-passer qui permettra leur déportation si ces derniers n’ont pas de passeport valide. Cependant l’Algérie refuse que les personnes déportées soient accompagnées d’une escorte de policiers. Les escortes sont diligentées par la PAF pour contraindre la personne à partir et l’empêcher de résister. Celle-ci est bâillonnée, casquée et attachée afin d’éviter toute résistance à bord de l’avion. Dans ce cas, il arrive que le pilote décide de la faire descendre de l’avion, notamment lorsque les passagers se solidarisent avec la personne et protestent.
Le 12 juin le Pacte migratoire de l’UE est entré en vigueur et le 17 juin le loi Règlement retour a été votée par le parlement européen où des députés de droite et d’extrême droite ont scandé « send them back » pour se féliciter de l’adoption de cette loi raciste qui va considérablement renforcer la chasse aux personnes étrangères, leur enfermement et leur déportation.
Témoignage de A.B. : « Je suis né au Maroc en 71 mais je suis en Italie depuis 96 et j’ai une carte de séjour longue durée depuis 2008. Aujourd’hui je vis dans le Tarn avec ma femme et mes enfants. Je travaille à l’Intermarché de Montauban, je suis préparateur de commande. Le 2 mars, les flics sont venus m’arrêter sur mon lieu de travail : un collègue m’avait dénoncé en disant que j’avais des faux papiers français. Ils m’ont amené chez moi et ils ont perquisitionné ma maison, ma femme et mes enfants dormaient, ils ont pris mon passeport marocain et ma carte de séjour italienne puis ils m’ont mis en garde à vue pendant 4H. Après j’ai reçu une OQTF et une ITF d’un an. Ils m’ont dit que je passerais au tribunal le 18 juin. Mais d’ici là il fallait que j’aille signer à la gendarmerie tous les lundi, mercredi et vendredi. Un jour je suis allé signé et ils ont dit – on a un vol pour toi pour le Maroc, tu acceptes ? J’ai dit – non, j’attends mon jugement le 18. Puis le 22 mars, en allant signer, ils m’ont arrêté et ils m’ont enfermé au CRA. Ils ont recommencé – on a un vol pour toi demain pour le Maroc et moi j’ai dit – non, j’attends de passer devant le juge ! parce que tu passes devant le juge 4 jours après être entré au CRA. Maintenant ils m’ont programmé un vol pour le 12 juin et comme j’ai refusé les précédents, ils ont dit qu’ils allaient me mettre une escorte. Même si on m’envoie au Maroc, je retourne direct en Italie. Je leur ai dit – envoyez moi en Italie, j’ai mes papiers là bas ! mais ils s’en foutent. Tout ce que j’espère c’est qu’il vont me rendre ma carte de séjour italienne. » A.B a finalement été déporté au Maroc le 12 juin, on ne sait pas si la préfecture lui a rendu sa carte de séjour italienne.
Témoignage de K.A. : « Depuis 2017 j’ai mal aux hanches mais on me dit que j’ai rien et je passe pour un fou. En 2019 je suis rentré en prison, en 2023 transféré à Muret jusqu’en 2026, j’ai jamais été soigné, juste ils m’ont donné du tramadol, tous les jours. Là ça fait 25 jours que je suis au CRA et que je demande à voir le médecin mais les flics ils me poussent et ils disent que le médecin il est pas là. Alors moi j’insiste tu vois ? J’insiste et d’un coup le médecin il est là, il apparait ! Je l’ai vu, il m’a pas consulté, pas touché, rien ! Juste il m’a posé des questions. Je lui ai dit que je voulais faire une radio, des examens, que j’avais le droit d’être soigné. Il a répondu – je suis chez moi, je fais ce que je veux. Il m’a donné un anti-inflammatoire ! Mais moi je peux pas marcher, j’ai mal tout le côté gauche ! C’est pas un médecin, c’est la mafia. Des fois j’ai trop mal pour aller manger mais les flics ils s’en foutent, ils disent que je refuse le repas. La Cimade j’ai été les voir, ils font rien, ils sont complices, ce matin ils m’ont répondu – on n’est pas dieu. »
Témoignage de O.C. : J’ai fait un an de prison, c’était pire qu’ici, enfermé h24 dans une cellule minuscule avec deux autres gars. Ici tu vas tu viens, la cellule elle est grande. Quand je sors, je reste pas en France, je vais en Italie – y’a mon père et mon frère là bas. En Tunisie y’a rien, tu travailles toute la journée tu gagnes 50 dinar, tu sors, tu manges tu bois un coup : 60 dinar. Tu peux rien faire. Ils peuvent m’expulser, je reviens en Italie, je suis jeune, c’est pas la première fois, ils croient quoi ? Comment je suis arrivé ici ? J’ai pris un bateau, Tunisie – Italie. Le gars avec qui j’ai fait la traversée, il est resté, j’aurai du faire pareil, regarde où je suis moi ? on m’avait dit la France c’est bien, c’est mieux. J’ai vu la France et c’est pas bien : regarde où je suis ? »
Témoignage de I.L. : « Je suis arrivé en France à 15 ans, j’ai été pris en charge comme mineur isolé à Lyon, j’ai mon diplôme de CAP, j’ai des fiches de paie, j’ai tout mais ici ils s’en foutent ! A l’audience ils faisaient que répéter menace pour la France, menace pour la France. Moi j’ai tout fait pour être en règle.
A chaque fois que j’allais à la préfecture pour ma demande de titre de séjour j’amenais un CDI, une fiche de paie, à chaque fois ! Mais eux ils me donnaient un récépissé de trois mois puis ils mettaient 6 mois à la renouveler ! Alors l’employeur il voulait pas me garder, ils disaient ton récépissé il est périmé. Et ça pendant 4 ans ! Après je suis venu à Toulouse, j’ai été pris pour stup et maintenant ils me disent que je suis une menace pour la France. Je suis sorti de Seysses après 13 mois pour bonne conduite mais à la sortie ils m’ont amené direct au CRA.
Ça fait 6 jours que je suis en grève de la faim – je préfère être hospitalisé que rester ici. Ils sont pas humains les flics. Je mange pas et ils me disent que je suis un comédien. Quand j’ai eu ma première audience, ils m’ont pas ramené au tribunal l’après midi pour connaitre la décision du juge. Puis le lendemain ils m’ont donné un papier qui disait que je prenais 26 jours supplémentaires. Et là où j’étais censé signé, y’avait écrit – refus de signer, avec la date de la veille. Mais j’ai rien refusé moi, je l’avais même vu le papier – tu vois comment ils font ici ? Comme l’OQTF ! Il me l’ont mise quand j’étais en prison sauf que je l’ai jamais reçue. Pourtant je recevais le courrier des impôts qui me disait que j’avais pas payé ceci cela. Alors pourquoi j’ai pas reçu le refus de titre de séjour doublé de l’OQTF ? Pour pas que je conteste ! Parce que t’as que 48H pour contester. Je suis déprimé.
Y’a des gars ici qui sortent parce qu’ils ont aucun papier, rien, la préfecture les trouve pas. C’est injuste. Moi j’ai tout alors ils me gardent pour m’expulser dans mon pays d’origine, en Côte d’Ivoire. Y’a beaucoup d’Algériens ici et je sais pas c’est quoi les accords entre l’Algérie et la France mais les gars ils font trois mois et il sortent et ils reviennent à nouveau et ils sortent. C’est quoi l’histoire ? Comme si la France elle avait pas de lien avec la Côte d’Ivoire ! 80% des richesses de la France elles viennent de la Côte d’Ivoire ! Et c’est comme ça qu’on nous traite aujourd’hui ? »
Témoignage de L.R. à propos de la résistance de H.F. à sa déportation en Algérie, prévue 3 jours avant qu’il arrive au terme de ses 90 jours d’enfermement, et alors qu’il avait déjà résisté à plusieurs tentatives de déportation : « Il a pris des médicaments dangereux. Après, il était dans la chambre, il est resté comme ça… Il était malade beaucoup parce qu’il a pris un médicament dangereux, comme ça il part à l’hôpital, et il peut pas partir en Algérie direct. Après, la police est venue chez lui le matin, et l’a ramené direct. Facile, comme ça ! Il n’est pas revenu, il est plus là. »
Encore un mort en centre de rétention !Djelloul Djahafi, un Algérien de 25 ans, s’est pendu le 12 avril 2026 au mitard du CRA de Lyon.
Il avait déjà fait une première tentative de suicide. Il avait été ensuite placé au mitard, où il a finalement mis fin à ses jours.
Placer une personne en détresse au mitard, c’est évidemment l’isoler et la torturer davantage. C’est une pratique courante qui fait partie du système raciste et colonial des CRA.
À BAS LES CRA ! À BAS L’ÉTAT RACISTE ET COLONIAL !
Un appel d’offres publié par le ministère de l’Intérieur le 14 mars 2026
Il annonce la création d’une « annexe judiciaire » au sein du CRA de Toulouse, les travaux débuteront en mars 2027. Le marché porte sur l’aménagement d’une salle d’audience dans le centre de rétention administrative afin d’y tenir les audiences du juge des libertés et de la détention (JLD), chargé de statuer sur l’enfermement au CRA des personnes étrangères. Le document du marché public prévoit une enveloppe de travaux d’environ 1,08 million d’euros TTC. Règlement de consultation :https://betterplace.info/files/2943532-reglement.pdf
Ce projet s’inscrit dans la loi « asile et immigration » de 2024 et prévoit donc la multiplication des annexes judiciaires au sein ou à proximité des CRA, notamment à Sète, Nîmes, Perpignan ou Toulouse. L’objectif est de déplacer les audiences hors des tribunaux, loin du regard du public, des proches, des soutiens pour renforcer l’invisibilisation des audiences concernant les personnes étrangères enfermées.
Aujourd’hui, il est encore possible de soutenir les personnes enfermées en CRA lors des audiences publiques du (JLD) au tribunal judiciaire de Toulouse. Des proches, soutiens, collectifs, associations, peuvent assister aux audiences et témoigner des conditions dans lesquelles cette justice d’abattage est rendue.
Le déplacement de ces audiences vers une annexe judiciaire directement installée au CRA de Cornebarrieu rendra cet accès beaucoup plus difficile. Situé au bout des pistes de l’aéroport de Blagnac, mal desservi par les transports en commun, le CRA est très isolé. Installer le tribunal au sein même du centre de rétention éloignera encore davantage les audiences du regard public, compliquera la présence des soutiens et renforcera l’invisibilisation des violences judiciaires et administratives subies par les personnes étrangères.
La violence que subissent les étranger·es n’est pas que policière ou carcérale, elle est aussi judiciaire. Les personnes doivent contester leur mesure d’expulsion dans un délai très court (48h) devant le tribunal administratif, tout en contestant par ailleurs leur enfermement au tribunal judiciaire devant le juge des libertés et de la détention (JLD).
Chaque jour, des dizaines de personnes comparaissent devant les différentes juridictions de France, les audiences publiques ont lieu tous les jours de l’année. À l’audience du JLD pour les étranger·es, les personnes comparaissent systématiquement en groupe, et le délibéré est lui aussi rendu collectivement en une fois, contrairement aux audiences de droit commun.
Il est difficile pour les personnes de se défendre : la plupart du temps, elles ont des avocat·es commis d’office, n’ayant pas les moyens de payer un·e avocat·e de leur choix. De plus les avocat·es de l’audience du JLD ont connaissance du dossier au dernier moment et il arrive qu’iels ne plaident pas du tout.
Audience en visio à Toulouse pendant le Covid
L’État investit ainsi des millions d’euros pour construire des CRA et alimenter le business du secteur du bâtiment – secteur qui emploie le plusde travailleur•euses sans papier surexploité•es.
Depuis plusieurs années, l’externalisation gagne du terrain dans les CRA. En 2021, un marché public de plus de 1,5 million d’euros est consacré aux escortes à Marseille, Nîmes et Toulouse. Par «escortes», il faut entendre les agents privés chargés de transférer les prisonniers par exemple, du CRA au tribunal, comme c’est le cas à Toulouse.
Les entreprises impliquées appartiennent souvent à de grands groupes d’échelle nationale ou internationale, mais peuvent aussi être des entreprises de plus petite envergure, implantées localement. Ce sont ainsi des cabinets d’architectes comme celui de l’agence Patrice Chabbert (1) à Toulouse, qui se mettent au service de l’industrie de l’enfermement, en prison comme en CRA. En 2024, la maîtrise d’œuvre relative à la rénovation du CRA de Toulouse Cornebarrieu a été attribuée au bureau d’étude et d’ingénierie SETI, basé à Haute-Garonne. (2)
Pour assurer la gestion quotidienne d’une quinzaine de CRA dont celui de Cornebarrieu, c’est GEPSA (3)– qui appartient depuis 2024 au groupe Newrest, basé à Toulouse et présidé par Olivier Sadran, homme d’affaire toulousain et ancien président du TFC (Toulouse Football Club) – qui offre ses services à l’État pour des prestations dites d’ « hôtellerie » et de « restauration » ou encore d’ « escorte » à l’intérieur du CRA. On retrouve ici le vocabulaire euphémisé utilisé par l’administration pour décrire la rétention – faisant écho à la novlangue néolibérale utilisée par l’entreprise GEPSA lorsqu’elle se décrit comme le « leader du Facility Management en site sensible », pour ne pas dire qu’elle est spécialisée dans la gestion logistique des lieux d’enfermement, CRA, maisons d’arrêt, centres pénitentiaires…
Depuis le mois de mars, la société Weesure assure l’accueil des visiteurs – visiteuses
Ce sont des agents d’une entreprise privée qui assurent l’« accueil » des visiteurs, c’est à dire : passage sous portique, palpations, fouilles poussées des sacs et des vêtements, retrait des chaussures, ouverture des objets personnels. Ces fouilles étaient auparavant réalisées par la police aux frontières. A présent, les identités des visiteurs-euses sont aussi inscrites dans des registres par les agent.es privés.
Cette externalisation s’inscrit dans le cadre d’un marché public du ministère de l’Intérieur, attribué pour plus de 3,4 millions d’euroset concernant plusieurs CRA, Marseille, Toulouse et Nîmes.
On en avait parlé dans un précédent article, la société Weesure qui a pour ligne directrice « la sécurité première des libertés ». Le choix de confier la gestions des visiteurs / visiteuses à une société privée est sans doute une réponse à la requête des flics. En effet, à chaque visite de député, ils se plaignent d’être en sous-effectif, justifiant ainsi les violences commises à l’intérieur. Résultat ? les flics auront désormais davantage de temps pour mater les prisonniers.
Elle révèle aussi la manière dont le contrôle migratoire est un marché. La sélection, la hiérarchisation et l’enfermement des étranger·es s’inscrivent dans un système raciste et capitaliste où entreprises privées, marchés publics et industrie sécuritaire trouvent de nouvelles sources de profit.
Ce recours au privé existe déjà dans d’autres CRA, notamment à Vincennes. Comme souvent dans la gestion de l’enfermement, les dispositifs testés localement finissent par être généralisés lorsqu’ils sont jugés efficaces — lorsqu’ils permettent d’isoler davantage les personnes enfermées et de renforcer le contrôle sur elles et leurs soutiens.
Les CRA tuent à l’abri des regards. Soutien à toustes les prisonnier.es ! Ni CRA ni prison ni expulsion !
Le collectif toulousain (regroupant associations, collectifs, partis, syndicats) organisateur d’une manifestation et d’une soirée de solidarité avec le Sahara occidental le 9 mai 2026, remporte une victoire importante face à la mairie de Toulouse.
Saisi en référé liberté, après la décision de la mairie d’empêcher la tenue de l’évènement en réquisitionnant la salle Osète, pourtant réservée et payée par l’organisateur, le tribunal administratif a donné raison aux collectifs.
Lors de l’audience, la mairie a tenté de justifier son interdiction en invoquant une prétendue menace à l’ordre public en raison de la tenue et du contenu de l’évènement.
Des arguments fallacieux qui n’ont pas convaincu le tribunal et qui révèlent avant tout de l’alignement politique de l’État français, et de la majorité municipale, sur le soutien à la colonisation marocaine du Sahara occidental, ainsi qu’une volonté de céder aux pressions d’associations marocaines réclamant l’annulation de l’évènement.
Les pressions n’ont pas réussi à faire taire la solidarité avec le peuple sahraoui. Le collectif continuera à défendre le droit de débattre, de s’organiser et d’exprimer sa solidarité avec les luttes anticoloniales et anti-impérialistes et pour le droit à l’autodétermination des peuples.
Libération du Sahara occidental ! Vive la lutte du peuple sahraoui !
Communiqué de presse – – – – – – – – – – – – – – – – – A Toulouse la Mairie réquisitionne la salle municipale Osète, louée initialement par notre collectif (regroupant associations, collectifs, partis, syndicats) afin d’y organiser une projection-débat en solidarité avec la lutte du peuple sahraoui. La salle municipale Osète, louée pour le 9 mai (facture payée le 7 avril et visite technique réalisée le 22 avril), a été réquisitionnée via un mail expédié le 30 avril sans autre explication.
L’évènement consiste en une projection-débat ainsi qu’une exposition de photos et des prises de paroles de jeunes sahraoui.es et du représentant du Front Polisario Mohamed Ali ZEROUALI. Il vise à informer les citoyen-nes de l’histoire du Sahara occidental, victimes de la colonisation par le Maroc depuis la grande marche dite « marche verte » de 350 000 marocains, lancée par l’armée et le gouvernement en 1975 avec bombardement au napalm, obligeant les Sahraoui-es à se réfugier en plein désert algérien. Il a pour objectif d’expliquer les raisons pour lesquelles les Sahraoui-es contestent la prétendue marocanité du Sahara occidental.
Le collectif toulousain soutient le peuple sahraoui qui réclame un référendum d’autodétermination, en application du droit international et du mandat confié par l’ONU à la MINURSO depuis 1991. Il condamne les tentatives d’annexion par le Maroc et l’actuelle colonisation de peuplement de la plus grande partie du Sahara occidental. Il dénonce aussi ce mur de séparation de 2700 km de long, truffé de mines et en permanence sous surveillance policière, entre les territoires occupés par le Maroc et les territoires libérés par le Front Polisario. Ainsi que le soutien permanent de la France à cette colonisation.
Nous exigeons des explications de la part de la mairie sur le motif de cette soudaine réquisition. Nous établissons un rapprochement avec la promptitude du maire de Toulouse Mr Moudenc à cautionner, en avril 2025, les accusations mensongères de Samir Hajije, un de ses adjoints, destinées à discréditer les organisateurs de l’accueil à Toulouse de la Marche pour la Liberté, de Paris à la prison de Kénitra au Maroc, réclamant la libération des prisonniers politiques. Mensonge reconnu par la justice puisque la plainte de Samir Hajije a été classée sans suite.
Nous ne pouvons, non plus, ne pas évoquer le nombre de fois où des manifestations et évènements de soutien à la lutte du peuple palestinien ont été interdites ou empêchées à Toulouse.
Nous rappelons que les salles municipales sont des biens publics. Elles ne sauraient être considérées comme la propriété privée du maire ou de la majorité municipale, qui décideraient arbitrairement de leur attribution. Ainsi, le collectif toulousain réclame le droit d’organiser à Toulouse, dans les salles municipales, des événements anti-impérialistes et anticolonialistes. Ces initiatives relevant de l’éducation populaire ont pour objectif d’informer, notamment sur la nécessité pour la France de cesser de rejeter les droits à l’autodétermination et à la libération des peuples autochtones colonisés (sahraoui, palestinien, kanak, …).
Le collectif a déposé un référé liberté le 7 mai 2026 au tribunal administratif pour faire annuler cette décision.
Le 29 mai à la Chapelle, Toulouse Anti CRA organise une journée en soutien aux prisonnier·es du centre de rétention de Toulouse – Pour soutenir matériellement les personnes enfermées au CRA mais aussi pour se rencontrer, faire connaitre les CRA.
Au programme :
14h : OUVERTURE – TOMBOLA LOTS EXCEPTIONNELS !! tables de collectifs – friperie – gaufres – etc 16h : PROJECTION DOCU SUR LE HANGAR D’ARENC ET DISCUSSIONS 18h : APÉRO QUIZZ 19h : REPAS VÉGAN 20h à 22h : CONCERT MAI DE RIMAS et DJ SWELL
Participation libre (espèces uniquement) – accès PMR La Chapelle – 36 rue Danielle Casanova – Toulouse
Avec les tables des collectifs : Nta Rajel, La Créa, Secours rouge Toulouse, Comité de soutien à la Palestine 31, CPCED, Tsedek, Survie, PMN Editions, collectif Vietnam-dioxine, AFA Tolosa, Casarp
Nous publions les témoignages de plusieurs personnes enfermées au centre de rétention de Toulouse rencontrées au parloir en mars et avril 2026.
Les CRA hiérarchisent les corps et les matent. Les violences évoluent vers toujours plus de répression et de torture. Elles visent à punir celles et ceux considéré.es comme expulsable afin de les inciter à quitter le territoire par leurs propres moyens.
Depuis un mois, dans le CRA de Toulouse, ce sont des prestataires privés qui se chargent de l'accueil des visiteurs – comprendre la fouille.
Il s'agit de la société Weesure qui a pour ligne directrice "la sécurité première des libertés". Le choix de confier la gestions des visiteurs / visiteuses à une société privée est sans doute une réponse à la requête des flics. En effet, à chaque visite de député, ils se plaignent d'être en sous-effectif, justifiant ainsi les violences commises à l'intérieur. Résultat ? les flics auront désormais davantage de temps pour mater les prisonniers.
Cela nous rappelle que la sélection, la hiérarchisation, l'enfermement des étranger.es est à analyser et à comprendre par le prisme du système capitaliste et raciste qui sert à une poignée d'"entrepreneurs". Cet appel à des sociétés privées avait déjà cours au CRA de Vincennes. Ce qui veut dire que les conditions de vie des détenus se restructurent suite à des initiatives locales, pour être généralisées à l'ensemble des CRA quand elles sont jugées efficaces. Surtout quand elles permettent d'isoler et violenter encore un peu plus les personnes étrangères.
Témoignage de H : « Je travaille dans le bâtiment. J’ai eu mon premier vol, les policiers m’ont scotché tout le corps et un casque très serré sur la tête, ça faisait très mal. Ils m’ont emmené comme ça à l’aéroport.
Ils ont garé la voiture à côté de l’avion. Quand on est monté je leur ai dit je pars pas. Les gens m’ont vu, ils ont eu peur, une femme marocaine dans l’avion leur a dit de me laisser.
Le pilote a finalement dit à la police de me descendre de l’avion. Ils m’ont ramené au centre, ils m’ont frappé au ventre, avec un coup de pied et au visage avec le coude. »
Son codétenu : » ils ont plié H. en quatre, les pieds et les mains comme un animal, il a des blessures au visage. C’est la première fois qu’il refuse le vol. Il est presque à 90 jours, il lui reste 15 jours, il se demande s’il aura un autre vol. L’avocate a dit que le juge est dur, elle n’a pas pu le faire sortir. Ils nous traitent comme des animaux, c’est tous des racistes, les juges, tous. »
Témoignage de B : « J’ai vu quelqu’un ici, ça fait 41 ans qu’il est France et il est enfermé là. Moi je suis partis de Tunisie, j’avais 17 ans avec ma mère et mon petit frère qui avait 9 ans à l’époque.
J’ai mis ma mère dans un container, avec juste un trou pour respirer. Moi j’ai traversé les Balkans, 14 pays à pieds, tout ça pour qu’on t’expulse en 24H – tu te rends compte le truc ? J’ai rejoins la Suisse depuis la Roumanie sous un camion, 17H attaché dessous.
Je suis pas bien, la prison c’est mieux qu’ici, tu laisses à manger tu le retrouves pas, toutes les portes sont ouvertes, on te pique même les couvertures. J’arrive pas à dormir, je fais des cauchemars, je me réveille en me demandant où je suis, t’entends le moteur des avions tout le temps, ça fait peur, c’est du stress ».
Témoignage deR est en France depuis l’âge de 4 ans (1992) et ses papiers ne se périment qu’en avril 2026. Il s’est fait arrêter sur un contrôle à Toulon, il a appris qu’il avait une OQTF. Il a dit que dans le CRA ils étaient traités comme des chiens, qu’il y avait beaucoup de propos racistes. Que les flics se méfie de lui « parce que je parle bien français ». « Je leur ai dit vous me respectez, je vous respecte ; vous me respectez pas, je vous respecte pas ».
« Vous l’avez compris j’aime pas beaucoup les flics – ils se croient intouchables ». « Il faut avoir de la patience, on s’ennuie ». « il se passe des choses bizarres ici – par exemple il font le ménage avec l’eau usée, après ça pue ». « Ici y’a zéro droits, rien du tout ».
« On fait tout pour qu’on soit pleins de haines, on devient associables et méfiants ». « C’est comme un cimetière ». Il a dit qu’il refuserait son vol mais le deuxième ce sera pas possible, les flics l’ont prévenu : « si tu fais le malin, on t’attache de la tête aux pieds ». Il veut pas rester en France. S’il sort il s’organise pour aller en Tunisie et vivre tranquille « au bord de la mer, entouré d’animaux ».
Témoignage deS : « Ce qui m’arrive, c’est trop compliqué parce que j’ai fait déjà 2 mois ici. Ils m’ont libéré vendredi dernier. J’ai fait une semaine dehors. Ils m’ont placé sous assignation à résidence. Je signais tous les jours, pendant 45 jours, ce qui est écrit sur le papier. Hier, quand j’ai signé, le policier a dit : « attends, il faut qu’on te ramène en garde à vue ». Après ils m’ont dit que la préfecture avait un vol pour moi le 9 et ils m’ont remis au CRA. Je comprends pas en fait, j’ai déjà fait ma demande d’asile, le premier jour où je suis venu au CRA. Elle a été refusée, on a fait appel, j’attends l’audience mais ils veulent m’expulser avant.
J’ai personne au Tchad. J’ai perdu mes parents, j’étais petit. Ma mère était Soudanaise, donc ma grand-mère, elle est venue, elle nous a pris du Tchad pour nous ramener au Soudan. On a grandi là-bas.
Je dois refuser le vol. C’est toujours coute que coute. En plus, la préfecture, ils sont malins, ils m’ont ramené pour que je fasse quatre jours et le quatrième jour, ils vont me mettre un vol. Parce qu’à la base, si tu rentres ici, tu fais cinq jours pour aller te faire juger. Et bien là, ils ont fait en sorte que voilà, je ne vais pas au juge. Et le quatrième jour, c’est le jour où ils vont me ramener direct.
Pour le vol, au bout de 3 fois, ils vont vous forcer. Sinon c’est la garde à vue et après prison. Il y avait une personne, il s’appelle B.Z, il a refusé trois vols. Par chance, ils l’ont ramené ici. Et le quatrième vol, c’était avant-hier, il est parti et il n’est pas revenu. On ne sait pas ce qui s’est passé en fait. On ne pense pas qu’il a été expulsé par avion. On pense qu’il doit être en garde à vue ou qu’ils l’ont ramené en prison, un truc comme ça. Parce qu’au bout de trois ou quatre fois, tu refuses, ça veut dire que la préfecture, elle va déposer plainte. »